Deux principaux protagonistes sont tous deux instruits à la Spéciale, tous deux officiers du 27. Tom, Anjot, parmi les officiers les plus accomplis que j’ai rencontrés au cours d’une longue carrière. Parce que la leçon donnée par ces deux anciens mérite d’être retenue par ceux qui vont entrer dans une carrière où vous rencontrerez de graves problèmes auxquels il vous faudra donner une solution.
Vous connaissez l’histoire des Glières, 450 hommes attaqués par une force très supérieure en nombre et surtout moyens de toutes sortes, artillerie et aviation comprises, qui malgré leur héroïsme ont dû céder à la force. Le résultat était a priori évident, l’erreur tactique semble évidente. La règle fondamentale de la guérilla est d’éviter la bataille rangée. Les principes de la guérilla étaient moins connus qu’aujourd’hui, où pendant des années nous l’avons faite ou subie et vous pensez peut-être que Morel et Anjot ont pu commettre une faute en somme bien excusable à l’époque. Pourtant une préparation à rentrer en guerre dès 40 contre un ennemi que nous savions plus fort nous avions suffisamment réfléchi aux modalités de l’action, et Morel et Anjot étaient des officiers bien trop réfléchis et bien trop avertis pour n’avoir pas conscience de l’erreur tactique. Et pourtant ils l’ont commise et je le dis en toute connaissance de cause. Morel d’abord. Il faut se reporter 6 mois avant à l’automne 43. A l’époque les unités de jeunesse(?) dispersées sur tout le département, faisaient l’objet de poursuites acharnées. Ils avaient pour consigne de refuser le combat et de faire le vide. Ce ne fut pas toujours possible. Des coups durs s’étaient produits et des unités coiffées par l’adversaire avaient été détruites. A terme la défensive et la défensive seule est forcément perdante. Pour éviter la désagrégation menaçante, Morel avait eu l’idée de rassembler les unités dans une zone plus restreinte, de façon qu’une unité attaquée puisse recevoir le soutien de ses voisines ce qui, tant que l’adversaire n’amènerait pas de moyens beaucoup plus puissants que ceux dont il disposait, l’inciterait à beaucoup de circonspection. L’évènement lui donna entièrement raison, les maquisards bénéficiaires d’une tranquillité relative. L’armement était encore très déficitaire, des appels étaient envoyés à Londres. Il reçut enfin satisfaction et des parachutages importants eurent lieu au début de mars, sur le plateau des Glières. Mais dans l’intervalle, l’adversaire s’était renforcé ; une attaque en force devenait possible et il commençait à être temps de passer à une autre tactique moins exposée. Oui, mais pas avant d’avoir évacué l’important matériel de guerre arrivé du ciel et entreposé sur le plateau ; malheureusement, en raison du bouclage étroit des voies de communication, cette évacuation était devenue extrêmement difficile et lente. Force était de tenir sur le plateau tant qu’elle ne serait pas achevée. C’est ce que fit Morel malgré le danger dont il sentait l’approche. Morel tué, hélas traitreusement par un Français à qui les maquisards avaient laissé son arme par égard pour son uniforme, Anjot prit sa place. Il savait que l’attaque allemande était imminente, il savait qu’il ne pourrait pas tenir. Oui, mais Anjot était au courant de ce qui se passait à Londres. A l’époque Londres hésitait à envoyer des armes, parce qu’on y estimait plus efficace de se borner à des actions de sabotage menées à très petits effectifs, parce que à plusieurs reprises, des stocks d’armes avaient été saisis par l’ennemi sans avoir servi et parce qu’on y avait pas confiance dans la résistance. Anjot pensait que s’il donnait l’ordre de la dispersion, la seule solution efficace pour sauver ce qui pouvait encore l’être, c'est-à-dire les hommes, il risquait du coup la fin de la résistance en Haute Savoie, et du coup la fin des envois d’armes. Il prit la décision, en toute connaissance de cause, et en donna les raisons à son entourage, d’accepter le combat sur place. Puis il monta sur le plateau, certain qu’il n’en reviendrait pas. Le reste, vous le connaissez ; dispersés sur un périmètre trop long pour les effectifs, le bataillon des Glières fut attaqué en deux points par des bataillons de la W21, bien appuyés par l’artillerie et l’aviation, et les Allemands prirent pied sur le plateau malgré l’héroïque défense des sections attaquées, dont la marche était gênée par l’épaisseur de la couche de neige. Anjot donna l’ordre de dispersion et les sections s’exfiltrèrent à travers les barrages établis par la WM et leurs alliés miliciens qui se montrèrent plus implacables alors. Un tiers de l’effectif tué, un tiers arrêté et déporté, un seul tiers parvint à passer, le désastre était total, l’erreur tactique chèrement payée. Mais un sacrifice est toujours payant tôt ou tard. Ici ce fut très tôt, Anjot avait gagné. Fin 44, tout paraissait perdu. Plus d’unités organisées, très peu d’armement. Glières fut un coup de gong aussi bien en Haute Savoie qu’à Londres où enfin on fut confiance en nous ; les unités se reformèrent comme par enchantement, les parachutages se firent massifs, y compris celui en plein jour du 14 juillet, où les Allemands n’osèrent intervenir, et le 19 août, les 10 000 combattants de Haute Savoie, après 4 jours de durs combats, achevaient la libération de leur département par la reddition de la garnison d’Annecy, et faisaient plus de 3000 prisonniers 48 heures avant l’arrivé des premiers soldats alliés. Ainsi, Glières, faute tactique chèrement payée par le sacrifice de ses deux chefs, est en réalité une victoire psychologique extrêmement payante dans le concept d’une guerre totale.